Raconter
sa conversion, quoi de plus difficile, de plus improbable? D'autant que la
mienne fut bien longue : elle dure depuis ma naissance, d'abord ; puis elle me
prit deux longues années, à compter de ma première rencontre avec l'islam.
Pourtant, témoigner, c'est ce qu'Allah attend de moi depuis mon attestation ;
je le sais, je le sens. Et Allah vient de me rappeler, il y a cinq minutes, par
la bouche d'un de Ses imams, ce pressentiment qu'il avait mis dans mon coeur il
y déjà longtemps.
Alors, comment me dérober plus longtemps à mon devoir?
Malgré l'ampleur et la difficulté de la tâche, je me précipite, Seigneur, car
j'ai appris â tenir compte de Tes signes.
En
cette veille de Ramadan, le premier depuis mon attestation, le troisième depuis
Ton appel, un imam me demande de venir partager, sur les ondes, ma conversion.
Je sais depuis le printemps dernier que telle est ma mission : je suis
professeur de français, j'ai trente ans etje crois être considéré par ceux qui
m'entourent comme quelqu'un d'honnête, de franc et de sincère. Je ne suis pas
un de ces jeunes gens sans aucun repère, sans aucune culture, que les médias
français veulent nous présenter comme les seuls Occidentaux qui puissent se
convertir... Tous suppôts du terrorisme et du grand Satan de l'islam Je n'ai
aucun doute que personne ne pourra sincèrement me prendre pour une de ces âmes
perdues
qu'Allah
les protège et les prenne en miséricorde
C'est pourquoi je délivre mon message avec confiance; cependant, même si je
sais que je m'adresse à des gens déjà convaincus, mon désir et mon attention se
portent avant tout sur ceux qui méconnaissent l'islam et qui se détournent de
Dieu, croyant qu'ils n'ont pas besoin de Lui, Mais, avant de parcourir le chemin de ma conversion, avant de narrer la longue
route qui fut la mienne, je souhaite insister d'emblée sur une idée qui mc
semble capitale
qui
ressemble à un conseil, peut-être, mais qui n'en est pas un véritable, car,
pour rencontrer Dieu, il y a autant de chemins différents qu'il y a d'âmes pour
les parcourir.
Il ne faut jamais oublier que Dieu ira vous chercher là où vous êtes, et vous
présentera les réponses que vous cherchez. Pour chaque pas fait vers Lui, Dieu
en fera mille vers vous; mais cherchez-Le par vos interrogations
et vos besoins, et ne
vous faites pas dicter votre recherche.
Ainsi, mon message ne se veut être qu'un exemple, qu'une illustration de ce que
j'appellerai un miracle un de plus de la
grandeur et de la bonté d'Allah mais en aucun cas un modèle à suivre.
Dieu nous l'a dit par la bouche de Jésus, du prophète Issa, Paix et Bénédiction
sur Lui <<Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais déjà trouvé.>>
C'est, je crois, ce qui résume le mieux mon cheminement...
En effet, j'ai toujours eu
en moi, je crois, une place pour Dieu. Chaque homme, à mon sens, a une place en
son coeur pour Son Créateur, mais certains en Occident, surtout la remplissent
par de nombreuses fausses certitudes rassurantes.
Que l'on me comprenne je ne critique ni ne méprise personne ; car telle a été
ma voie, â moi aussi. Mes études de Philosophie et de Lettres m'ont fait
rencontrer à de multiples et nombreuses reprises les interrogations des hommes
sur leur Dieu: Judaïsme, Christianismc, Athéisme, Philosophies grecque,
allemande, médiévale... Positivisme et Scientisme... Combien de réponses
Pourtant, aussi loin sois-je aller sur chacun de ces chemins, toujours j'ai
fini par les quitter, désabusé, confus, encore plus désespéré que je n'y étais
entré...
J'ai cru que la science m'apporterait les certitudes je n'y ai trouvé que les adorateurs d'un hasard presque
divinisé t Je suis resté seul face à un dé qui n'arrêtait pas de tourner...
J'ai étudié les philosophes qui se sont interrogés sur la « question philosophique
de Dieu» quand l'un démontre que Dieu n'existe pas, l'autre parvient à
démontrer qu'il existe... Puis Kant m'a démontré qu'on ne pouvait pas démontrer
l'existence de Dieu Tant de démonstrations opposées pour tant de confusion ! Je
suis resté seul avec mes doutes seules certitudes que les philosophes m'avaient
laissées...
J'ai cru que seule la création littéraire ou artistique comblerait mes vides : j'ai
pris les mots pour des temples, les écrivains pour des initiés ou des prêtres.
J'ai avancé, puis je me suis retrouvé seul, avec mes mots vides de sens...
Je me suis tourné vers mes frères chrétiens j'ai été baptisé, même si je n'ai
jamais reçu d'enseignement religieux : les églises catholiques et leurs rites
m'ont certes ému, mais Dieu n'est resté qu'une émotion passagère et trop
lointaine. Aucune réponse : toujours seul, sur les bancs des églises...
J'ai rencontré les textes bibliques, etj'ai cru que le Judaïsme m'apporterait
le réconfort. Mais, si la Bible me rassurait et me troublait à la fois, aucun
Juif ne s'est préoccupé de moi... J'ai rencontré des Sionistes, qui me
parlaient Terre Promise et Guerre, là où j'attendais Amour et Foi... J'étais encore
une fois seul, et tellement déçu par ces croyants que j'enviais, mais que je ne
parvenais pas à rejoindre.
Alors,j'ai appris à éloigner mes doutes, j'ai apprivoisé ma douleur.
J'avais 25 ans, j'avais fini par trouver ma voie: l'enseignement. Etre un
modèle pour des générations d'enfants, m'imposer avec mes certitudes
professorales, transmettre les règles du français:
voilà quel était mon destin, bien rassurant et réglé.
J'y réussissais plutôt bien, d'ailleurs. Mais la petite vie tranquille que je m'étais
bâtie ne résista pas longtemps âmes doutes immortcls: ils n'étaient pas morts,
juste éloignés, endormis.
Tels des chiens sauvages, je les avais chassés, mais, à l'aube de mes trente
ans, ils resurgirent, recommencèrent â rôder et â me harceler... Toutes mes
questions revinrent avec encore plus de force et de violence: ces tourments que
j'avais toujours éprouvés pour les souffrances des hommes, cette douleur qui
m'avait toujours parcouru face au mal qui court partout et à l'indifférence de
chacun pour son voisin. Tous mes fantômes réapparurent...
C'est
alors que je rencontrai des gens bien étranges, que jamais je n'avais côtoyés:
des Musulmans.
Devant moi, ils évoquèrent leurs rites, leurs croyances : leurs certitudes me
firent sourire, j'en conviens.
En effet, malgré moi, des siècles d'enseignements occidentaux se dressèrent
face à ces dcscendants de Sarrasins! Je m'opposai, comme on m'y avait toujours
conditionné
sans
même que je m'en sois rendu compte. Je les trouvais bien présomptueux, ces
Musulmans, de penser avoir raison sur les Juifs et les Chrétiens, alors que, je
le savais, ils adoraient le même dieu
Mais, ce que j'ignorais, et que j'ai alors découvert, c'est qu'ils
reconnaissaient et même revendiquaient leur lien avec les traditions juive et
chrétienne ! On m'avait toujours fait croire que Mahomet, comme on l'appelle en
France, n'était qu'un plagiaire, un illuminé sorti du désert, un cimeterre
coincé entre les dents, pour massacrer et piller les populations chrétiennes et
juives... Que Dieu pardonne l'erreur dans laquellej'ai tenu son dernier
prophète
Paix
et Bénédiction sur Lui
Qu'on imagine ce que pense le commun des Occidentaux quand, moi, qui ai fait de
longues études, qui ai beaucoup lu et cherché, j'ignorais tout de l'islam. Je
pense qu'il relève de la responsabilité des Musulmans d'avoir laissé se
développer celle ignorance.
Vous, Musulmans, vous dont le Livre révélé vous commande de partager votre foi,
vous tendez à vos ennemis le bâton pour qu'ils vous frappent ! Vous agissez
comme les caricatures qui sont faites de vous : vous jugez, méprisez et
condamnez ceux qui se sont arrêtés sur le chemin de Dieu. Vous les fixez dans
leur erreur, plutôt que de les inviter à poursuivre leur cheminement vers Dieu
Hcureusement, grâce à Dieu, j'ai rencontré des croyants comme il y en a trop
peu
qu'Allah
les bénisse, car ils ont su respecter mes doutes et mes peurs.
Allah a mis sur mon chemin les personnes qu'il me
fallait : je les enviais, certes, me méfiais bien un peu de leur foi, mais je
les respectais et les aimais.
Ils étaient droits, pieux, convaincus, mais ouverts à mes doutes. Les pauvres,
ils n'avaient parfois pas les mots face à mes questionnements et à mes
retournements J'ai dû les choquer plus d'une fois, mais jamais ils ne se sont
plaints des affres dans lesquels je les entraînais.
Ils m'ont donné des livres. Je les ai lus, puis j'en ai cherché d'autres, que
j'ai lus... Ayant toujours été un grand lecteur, mon chemin est logiquement
passé par la lecture. Combien ai-je lu d'ouvrages sur l'islam, je l'ignore,
mais il y en eut bien au moins une quinzaine, de types différents, d'optiques
différentes des historiens occidentaux, des orientalistes convertis ou non, des
musulmans, bien sûr; des enquêtes, des essais, des témoignages...
J'ai alors découvert, Dieu soit loué, que l'islam n'était pas une nouvelle
religion, mais l'aboutissement du Message de Dieu aux hommes, et que le Saint
Coran n'était pas une <compilation >
Au
bout de quelques mois, enfin, j'avais découvert, non pas encore la foi, mais
que, si je devais épouser une religion, cela ne pouvait être que l'islam, qui
ambitionnait d'embrasser tous les messages précédents ! C'est la première
certitude que j'ai trouvée.
Puis, en connaissant mieux les rites musulmans, j'ai découvert que la
tempérance qu'il exige, que les règles auxquelles il soumet le croyant
trouvaient en moi une résonance particulière. Mon premier mois de Ramadan m'a
beaucoup apporté je me suis senti proche des croyants, j'ai ressenti une grande
paix et une immense sérénité pourtant un si long jeûne me paraissait bien inhumain
et inutile, avant de le pratiquer. Ce premier mois de Ramadan, je l'ai vécu
comme un invité j'ignorais encore que cette demeure où j'entrais, je ne
voudrais bientôt plus en sortir.
Ensuite, j'ai abandonné le porc sans aucun mal pourtant Dieu sait quej'aimais la
charcuterïe dc mon pays! Pour l'alcool, moi qui ne m'étais que rarement enivré,
je ne comprenais pas l'importance de s'en priver totalement. Cela ne vint
d'ailleurs que lentement...
Puis vient le second mois de Ramadan. Je n'étais désormais plus tout à fait un invité
: j'étais plusieurs fois aller prier à la mosquée, je ne mangeais plus de porc,
je ne buvais plus d'alcool. Il ne mc manquait plus qu'une chose : prier.
Cependant, quelque chose me retenait encore ; je ne parvenais pas encore à
m'imaginer prier seul chez moi, et ce cinq fois par jour ! Cette intimité avec
Dieu, je n'étais pas encore prêt à la vivre quotidiennement.
Je l'ai compris ensuite : j'étais déjà musulman depuis plus d'un an. Mais
encore fallait-il que je me l'avoue à moi-même ! Encore fallait-il que je
vainque mes dernières défenses: je devais reconnaître que je croyais en Dieu.
J'y croyais déjà suffisamment pour craindre de prononcer mon attestation sans
la dire du fond de mon coeur, de peur d'insulter Dieu ; j'y croyais déjà
suffisamment pour craindre d'entrer dans l'islam pour en ressortir un jour...
Ainsi, les mois passaient, je pratiquais l'Islam, j'étais musulman, je pensais
comme un musulman, maisje ne me sentais pas prêt à m'engager avec Dieu, car je
continuais à douter...
Puis vint une succession de signes, de « hasards »...
Je
mis la main sur le livre de M. Bucaille, qui me toucha plus que je ne l'avais
jamais encore été.
Un ami m'emmena à la mosquée pour un hadith. Là, l'imam non
francophone, privé de son traducteur habituel, ne fait pas sa leçon. Au lieu de
cela, il m'invite à une sadaqa. Puis il m'invite à lui poser mes
questions, par l'intermédiaire de mon ami qui traduit. Ses paroles sont
simples, presque décevantes, puisqu'elles reprennent ce que j'ai déjà lu
plusieurs fois... Avant de partir, il me fait glisser à l'oreille par un frère,
que quand je voudrais me convertir, je n'avais qu'à me présenter; mais,
insista-t-il, rien ne m'y obligeait, car l'Islam n'était pas\un converti près!
inutile de préciser que ses paroles me rassurèrent...
Quelques jours plus tard, par le même hasard, et sans l'avoir cherché, c'est un
imam à nouveau sans traducteur qui m'invita à s'asseoir à ses côtés, comme un
invité. A nouveau, ses paroles furent simples.Cependant, grâce à
Dieu, il trouva
les mots
justes : il fallait que je cesse de chercher à comprendre Dieu et à le prouver; Dieu, il faut l'aimer.
Comment faire partager ce que je ressentis alors? Je ne sais ce qu'il dit
ensuite, ni combien de temps
cela dura j'étais ailleurs. Toutes mes errances prirent fin ; toutes mes questions, ces lames
qui me piquaient et me blessaient sans
cesse, s'effondrèrent; toutes les pièces s'assemblèrent. La réponse était si
évidente que je ne l'avais pas vue auparavant. Tout mon cheminement m'avait mené à l'évidence : Dieu est amour.
L'amour, telle était la réponse.
L'amour et la paix.
J'avais enfin la clef après laquelle je courais depuis que j'étais enfant : ma
souffrance, mes douleurs, mes doutes, tout s'évanouissait face à cet amour d'Allah pour ses créatures.
Etait-ce
un ange qui est passé alors, ou l'amour de Dieu, toujours est-il que quelque
chose a passé sur moi, entre mes omoplates, une caresse physiquement
perceptible. J'ai senti tout soudain autour de moi, pendant une fraction de
secondes, l'univers entier qui tournait, et Sa présence infinie, un amour
implacable, sans limite.
Quand l'appel se fit entendre pour la prière du crépuscule, en nous alignant,
je n'étais plus seul
et
mon ami l'a senti, qui écrasa une larme : il avait ressenti, lui aussi, avec
moi, qu'un ange m'avait frôlé
Pendant la semaine qui suivit, je ressentis encore le choc de cette révélation
Moi qui espérais comprendre depuis toujours, je m'étais toujours trompé de voie
: j'avais été rattrapé par l'amour et la foi, par le chemin que je me croyais
interdit. Moi qui n'osais l'espérer,j'avais eu une révélation: Dieu m'avait
offert l'inimaginable, l'impensable, le plus beau cadeau qu'il soit donné à un
homme.
Que puis-je ajouter à cette narration ?
Le samedi suivant, je prononçai mon attestation de foi.
Dès ce moment, je me mis à prier avec bonheur, et je demandai à Dieu de ne plus
jamais m'ôter ce bien inestimable qu'il venait de m'offrir et que j'avais si
longtemps souhaité : la foi.
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